Mes Alefs 

Mes Alefs – libre interprétation des Alefs d'Atiq Rahimi

En lisant ce passage du livre d'Atiq Rahimi, en voyant la forme de l'Alef/l'Alif – le A de l'alphabet arabe tel qu'il nous le donne à voir, de nous en donner cette interprêtation de première lettre qui écrit l'histoire, le destin des humains, il y a eu immédiatement un écho à mon travail sur les femmes et sur ce fil conducteur à revendiquer dans mes œuvres « être femme debout ». Un écho à la verticalité, à « mes colonnes », redonner vie et sens aux femmes oubliées, 
J'ai imaginé ces interprétations de l'alef à partir de chemisiers de femmes, de ces ouvertures plus ou moins sophistiquées où le montré-caché s'exprime comme le début d'une histoire particulière, de l'histoire des femmes, de l'histoire de l'humanité.

Extraits de La ballade du calame d'Atiq Rahimi - Éditions de l'Iconoclaste 2015

 Au commencement....

 …. Me voici trente ans après, las, devant cette page blanche. Comment y tracer ma vie ? Je n'en suis pas capable. Cela fait des mois que je me suis terré dans mon atelier pour écrire ce livre sur l'exil.

Impossible.

L'angoisse.

Une angoisse rituelle, immuable ; une épreuve excitante et lancinante, que je subis à chaque instant où je me mets à écrire. Toujours la même histoire, comme si c'était mon premier livre,

… Ma main, aussi tremblante que mes pas lors de la traversée des frontières, s'empare soudain d'une plume métallique, glisse sur le papier vierge, trace avec incertitude un trait, gauche vertical.

Cela ne ressemble d'abord à aucune lettre, à aucune forme, à rien !

Sauf .. sans doute.. au premier trait qu 'ébauche un enfant comme pour révéler la première lettre de la première écriture que l'humanité a su tracer. J'entends Rabindranâth Tagore, grand poète indien, s'adresser à cet enfant :

Tu es venu pour écrire les histoires jamais terminées de nos pères dans l'écriture cachées des pages de notre destin...

Tu redonnes la vie aux décors oubliés pour former de nouvelles images....

Ce trait me ramène à mon enfance, à mes premières années d'école à Kaboul, à mon éternelle angoisse devant une tablette de bois, peinte en noir, vide comme l'univers avant le Verbe.

Mes petits doigts tremblants serraient le calame donc le bec égouttait de la craie liquide, blanche, exhalant une faible odeur de chaux. J'attendais, comme tous mes camarades, le cri chevrotant du maître de calligraphie : Alef !

. Alef, voyelle longue, phonème « â ou a », est la première lettre de l'alphabet arabe imposé à notre langue, le persan, il y a plus de douze siècles. … l'alef, comme « la lettre étalon », la mesure des autres lettres.

Sur le tableau de mon cœur, il n'y a que l'alef à la taille élancée d'Aimée....

...Les traits, je n'ai jamais su les tracer bien droitement, verticalement, identiquement. Ils étaient toujours penchées à droite, un peu recourbés, de différentes proportions......